Tunisian Queer Residency

Exposition 2024

Un TQR à la Médina de Tunis :

Une pluralité à l’œuvre

C’est à la médina de Tunis, qu’une sortie de résidence artistique a mis du rythme et des couleurs à une fin de semaine des plus venteuses. Dans quatre lieux différents de la médina, des artistes pluridisciplinaires dévoilent des performances « Artivistes ». Nous les avons enchaînés pour vous…

C’est un de ces rendez-vous artistiques inédits qui use, principalement d’Internet et des réseaux sociaux pour attirer son public : Des spectateur.ices, dont le nombre n’a cessé de croître au fil des trois jours. Le point de rencontre pour vivre cette sortie de résidence ? « Dar Bach Hamba », siège de l’association l’Art rue, qui, dans son enceinte, abrite déjà au moins trois performances / installations.

 A l’entrée, les tickets partent comme des petits pains et les schémas avec. Les jauges étant petites, les places sont limitées. Premier arrivé, premier servi … en tickets certes, mais aussi littéralement, en dégustant des amuses – bouches insolites mais délicieuses, préparées par le chef Elyes Lariani. 

Trêve de rêveries …

Place, maintenant, à l’Essentiel : Qu’est-ce qu’un TQR ?  

Une « Tunisian Queer Residency » est un programme artistique, qui a comme thématique principale l’identité « Queer ». Il cible initialement artistes tunisiens et issus de la région MENA et est générateur de créations nouvelles et de connexions pluridisciplinaires, permettant à une douzaine de candidats de collaborer par deux, afin de concrétiser 6 performances / installations visuelles et expositions.

 La résidence est supervisée par la dramaturge et metteure en scène Essia Jaïbi, et produite par l’Initiative « Mawjoudin – We Exist ». Elle s’est déroulée en deux parties : la première, au « Village Ken » en novembre 2023. La résidence a garanti aux participants une immersion non sans encombres mais fructueuses. En 2ème partie, ces mêmes travaux entamés prennent leur sens et voient le jour dans le cadre d’un TQR déambulatoire, à travers lequel des questions relatives à la visibilité communautaire, à la séropositivité, à la législation sont traitées à travers installations visuelles, photographies, musique, enregistrements audio, danse et « Stand Up ». 

Pour la directrice artistique, le travail s’est fait dans l’encadrement, dans l’intervention, dans la proposition, tout au long des deux résidences, et de leurs nombreuses étapes, avec les idées à réfléchir, les références : « L’enjeu pour moi, en tant que directrice artistique, est de m’adapter dans un projet aussi pluriel. M’adapter à autant de pratiques, univers, styles, visions. C’était très enrichissant. Le fait de me mettre en retrait était un apprentissage, une découverte, et c’était surtout un nouveau challenge et défi à vivre ». Commente Essia Jaïbi. 

Au fil des créations engagées …  

«Beetle » de Mohammad Issaoui : Danse Criante  

Premier arrêt à Dar Dhiaf (Une salle de Dar Bach Hamba) avec le danseur et chorégraphe Mohammad Issaoui et son « Beetle » chorégraphique. Les spectateurs prennent un escalier, équipé de hauts – parleurs qui « Tease » le sujet de la performance. Des « Teasers audio » qui s’écoutent à travers des extraits, pour la plupart tirés de documentaires ou de reportages télévisées, et qui évoquent l’épidémie du SIDA et ces ravages dans les années 80 /90. 

Les spectateurs entrent dans une salle carrée. Elle est éclairée et entourée de bancs. La proximité est assurée avec l’artiste danseur, qui pendant une trentaine de minutes, offre aux spectateurs une danse traditionnelle, inspirée du patrimoine tunisien, étirée, et qui s’achève sur un monologue intimiste et personnel. 

L’artiste Mohammad Issaoui commente ainsi sa performance : « J’ai travaillé sur le bassin pour réaliser cette chorégraphie, tout en impliquant aussi le buste et la cage thoracique. Le bassin comme une matrice ou une force gravitationnelle. Cette danse émane de moi. C’est ma pratique de performeur. Et l’association de la danse à la sexualité, aux IST à la féminité fait partie intégrante de ma discipline. C’est à travers le mouvement du buste que s’exprime mon parcours de médicalisation misérable et terrible vécu à Tunis ». Le performeur enchaîne : «À une certaine période, j’ai dû partir, complètement dévoré par la tristesse et le chagrin, direction Paris. J’y suis resté au moins une année avant de revenir à Tunis. Un retour vers soi. Il n’était pas possible de m’en remettre ou de guérir de ses blessures sous d’autres cieux. Ce retour, je le voulais rédempteur. C’est dans ces circonstances que ce travail artistique a vu le jour. Il s’agit d’une performance, qui est par définition une action, une contestation. Une déclaration ! ». 

 L’artiste valorise un discours artistique engagé. « Il faut que les corps fragiles puissent danser. Qu’ils puissent être visibles, qu’ils existent. A bas l’invisibilisation de l’épidémie qui continu à sévir dans le monde, mais aussi en Tunisie ! Être porteur du VIH de nos jours, c’est la mort d’un corps et la naissance d’un autre. C’est continuer à subir une charge sociale, subir les effets secondaires d’un traitement lourd». Il s’agit d’une approche de l’artiste qui associe la maladie / Infection à la littérature populaire ou à l’inconscient collectif. Sans oublier, le rire aussi, les contes populaires, les anecdotes vécues et racontées durant « Beetle ».     

« Path of Noor » de Farook k-Moon et Ash Ouerfelli avec la participation de Shems : Et la lumière fut  

Petite pause avant de pénétrer la Chapelle de « Dar Bach Hamba » à la découverte de « Path of Noor », Une installation média / performance conçues par le duo Ash Ouerfelli et Farook k-Moon. Ce travail visuel, poétique, enrichi par la participation spéciale en musique de Shems* retient l’attention : il s’agit d’une recherche de soi, le cheminement d’une vie Queer, d’un tâtonnement identitaire, racontées à travers des visuelles projetés sur des toiles suspendues. Farook décrit l’installation comme suit : « Cette installation média conçue avec Ash est divisée en trois espaces. Au départ, il y’en avait deux. On a créé une composition, une fresque mouvante qu’on a imprimée, avec une projection dessus. Le sens de l’installation, c’est l’enfermement, le malaise et même le mal être, par rapport à l’identité du genre. A être non-normatif dans une société normative. Il s’agit d’un travail labyrinthique, qui fait écho à des existences personnelles ».  

Le spectateur serpente les toiles et s’y perd, tout en écoutant un jargon tunisien explicite. C’est un vécu dur, semé d’embûches, celui « de sortir du placard » ou de cet espace psychique, de s’assumer soi, d’affronter le monde extérieur. « Path Of Noor » raconte une réconciliation avec soi mais qui se répète dans différentes étapes et périodes d’une vie. « Ce travail rime avec une volonté de vivre sa propre vérité et de laisser tomber les masques. D’être authentique ! De s’affranchir ! ». Commente Farook. 

Ce travail est appelé aussi « Darb » (en arabe) et se termine en musique, avec les textes chantés de Shems, comme une sorte de clap de fin sur une note gaie. L’interprète s’empare d’un espace de performance et entame …une célébration de la vie ! 

Shems a été contacté par Farook et Ash fin 2023. Enthousiaste, S. accepte de collaborer. L’artiste déclare : «C’est une invitation à célébrer la différence dans une société oppressive, la nôtre. A trois, et sous la supervision d’Essia Jaïbi, on a pu développer nos idées, qui, au final, ont abouti à ce travail en partie visuel, et qui a été très inspirant, par la suite, pour le développer en musique. Nos échanges également ont tourné autour du « Barde » : Il s’agit d’un chanteur – poète, qui existait à l’époque afin de célébrer les exploits des héros ou de personnes lambda, et de les accompagner musicalement, et d’une manière lyrique, mélodieuse. Cette performance musicale que je décrirais d’ « atemporelle », intègre le public dans l’univers de « Path of Noor » et s’adresse à lui. Mon but ultime est de capter l’attention des auditeurs, de créer un dialogue éloquent, « Safe » sans altercations, sans violence. J’interprète le personnage de « Noor », (D’où le titre !), incarnation même de « la différence » et de « l’humain », chantés, composés et joués par la mandoline, un instrument de musique connu en Europe ».   

  « Out & About » de Fatma ben aissa et Slim Baccar : Transidentités en photos 

« La salle rouge » n’est plus aussi rouge à l’occasion du TQR. Elle est même rose ! Dans un éclairage des plus feutrés, des portraits photographiques de personnes Queer tunisiennes visibles sont saisissants : ils sont signés en noir et blanc par l’artiste photographe et visuelle Fatma ben Aissa. La scénographie de cette exposition photo et audio est assurée par Slim Baccar, qui s’est aussi chargé de la conception – lumière. L’installation est titrée «Out & About » et traite en profondeur de l’identité du genre, de récits personnels introspectifs et de santé mentale. Y pénétrer est ressenti comme une suspension du temps, dans un espace minutieusement conçu. Fatma ben Aissa met des mots sur « Out & About » : « Ce projet trouve ses racines dans une expérience personnelle qui a profondément influencé ma vision artistique et m’a conduit à entreprendre ce voyage créatif. Il y a deux décennies, j’ai découvert que mon meilleur ami se travestissait. Ce n’était pas simplement un jeu ou une exploration occasionnelle de l’identité de genre, mais une affirmation profonde de sa féminité ressentie. C’était une révélation qui a bouleversé sa vie et celle de son entourage, y compris la mienne. En tant que proche, j’ai partagé les moments de questionnement, de douleur, de défi et de triomphe. Le parcours de cette personne était bien plus qu’une identité, c’était un voyage émotionnel complexe. Le désir de créer un projet artistique qui donne une voix aux expériences des personnes transgenres est né de ces années de soutien et d’apprentissage. Au fil du temps, j’ai observé les hauts et les bas de son parcours, ainsi que la manière dont la société réagissait à sa transidentité ».

 L’artiste ne manque pas de souligner l’aspect de la recherche accomplie en amont. Elle commente : « Les recherches pour ce projet m’ont conduite à rencontrer et à entrer en contact avec des personnes aux divers parcours. J’ai écouté certaines histoires, partagé des moments intimes, et je m’apprête à en connaître d’autres. J’ai également exploré des études académiques sur la transidentité et la santé mentale dans certains contextes culturels complexes. Ces expériences, ces rencontres et ces études ont façonné la direction du projet. J’ai compris à quel point il est essentiel de briser les stéréotypes et de permettre à ces voix de s’exprimer. L’importance de sensibiliser à la santé mentale des personnes transgenres, en particulier dans nos sociétés, est devenue une conviction profonde. Mon objectif est de donner vie à ces expériences et de créer un espace de compréhension, de tolérance et de dialogue. L’anecdote personnelle de mon amie est la source émotionnelle de ce projet, mais il est devenu bien plus vaste. Il représente une réponse à la nécessité de donner une voix aux expériences transgenres, de remettre en question les normes sociales et de célébrer la diversité des identités de genre dans les contextes culturels spécifiques que j’explore ». Conclut-elle. 

« Glue Pads » de Ghofrane : Humour engagé

A la tombée de la nuit, après trois parenthèses artistiques, la ferveur des spectateurs présents atteint son paroxysme, quand ils découvrent que « Glue Pads » de l’autrice et performeure Ghofrane est un « Stand up ». Un moment scénique annonciateur de rires, de cynisme et d’humour noir audacieux. Un moment pour rire… intelligemment ! Ce « Stand up » est signé par une jeune universitaire lambda, trentenaire, spécialiste en littérature anglaise, accompagnée par Essia Jaïbi pour la dramaturgie. 

Depuis six longues années, Ghofrane enseigne dans une université à Sbeitla, emprunte le transport public houleux et traverse vents et marées pour rencontrer ses étudiants. Un jour, installée dans le siège d’un louage, elle est prise d’une envie pressante à 30 min de l’arrêt– pause du véhicule et voit sa vie truffée d’anecdotes drôles défiler sous ses yeux. Qu’il y’a-t-il à retenir d’un monologue aussi percutant mené de bout en bout sur le toit du centre culturel « Mdag el Halfa » ? « Il s’agit d’un processus de création qui a abouti sur de la « Pâte à fixer ». Une expérience unique, vécue aux côté d’Essia qui m’a accompagné pour l’écriture, étape par étape, jusqu’à me retrouver sur scène et parvenir face au public, à pointer du doigt tout un système, en usant d’un langage cru, riche, spontané, personnel, exprimé en dialecte tunisien. Le monologue était rétrospectif : Je puisais dans mon enfance, dans des anecdotes diverses, dans mes traumas et mes peurs et en partant d’un questionnement : Pourquoi est–ce important pour moi de faire un « Stand Up », qui est titré de la sorte ? Un titre qui se réfère à une vie apprise à l’école, au lycée, dans la rue … autant d’histoires extraites d’expériences personnelles, que je vois comme des pièces éparses collantes ou qu’on pourrait décoller aussi et qui me définissent maintenant ». Commente Ghofrane avec soulagement et satisfaction. Ce Stand up final est audacieux, courageux. Elle poursuit : « Je ne manque pas de revenir sur cette dynamique qui m’a lié à Essia Jaïbi. On a beaucoup en commun, en tant que jeunes femmes tunisiennes, qui évoluent depuis toujours dans une société pas totalement conservatrice … mais pas progressiste non plus. Une Tunisie rongée par d’immenses contradictions. Sa direction d’acteur était édifiante, enrichissante et elle m’a mise à l’aise. J’ai pu savourer beaucoup de reconnaissance instantanément, en vivant « Glue Pads ». 

« Crow’s Maze » de Rym Amami et Ghazi Frini : Noir et pince-sans-rire

Direction la chapelle de « Dar Meso », pour faire la connaissance d’un corbeau, en proie à des questionnements existentiels campé par Rym Amami (RyA). L’interprète décide de les raconter dans un monologue théâtral direct, cru, aux rires amers et sarcastiques. En collaboration avec Ghazi Frini, et suite à un malheureux concours de circonstances, l’auteure devient interprète et metteure en scène du « Crow’s Maze ». Elle explique : « Au départ, j’ai été sollicitée pour être artiste Guest – auteure pour le compte d’une artiste libanaise, résidente à Berlin et qui voulait travailler à partir de témoignages collectés auprès de personnes Queers arabes. Initialement, c’était l’idée maîtresse que j’ai essayé de garder dans le contexte du TQR pour la performance. Malheureusement, comme c’est le cas de nombreux artistes arabes, le visa lui a été refusé à deux reprises et n’a pas pu assister à la 1ère partie de la résidence. Elle se désiste au final à un mois du spectacle et me propose de porter le projet.  Je me suis donc retrouvée à devoir reprendre la quasi-totalité de mon texte initial, dans un temps court, et à devoir me mettre sur scène pour la première fois. J’ai réécrit le texte tout en contenant mon stress, grâce au soutien de la direction artistique, technique et de la production, qui nous ont bien encadré et accordé une totale liberté de ton ».

 Rym Amami évoque dans son monologue des sujets tabous comme les frontières, l’exil, la biphobie, les relations toxiques, l’addiction. Elle le fait à sa façon, et dans son propre langage de prédilection, tout en se référant aux contes, fantaisies, à des références pop – culture, geek, culture japonaise et « Mapping vidéo ».  « The Crow’s Maze » est née en fusionnant tous ses éléments. Elle ajoute pour finir : « Ghazi Frini, spécialiste en vidéos et régie son et lumière, riche de son expérience dans le théâtre et le spectacle, m’a rejoint. C’est la première fois qu’on collabore ensemble. C’était une expérience enrichissante et laborieuse, menée à deux».

Le terminus se fait en son et en vidéos, à « Dar El Collectif » avec l’installation de « Sahq alza’faran » de Yara Said, artiste son et de Malab Alneel, artiste visuelle. Sur la base de documentations et de recherches approfondies, le duo archive la culture Queer du sud, celle créée par la diaspora. Le travail raconte une existence bâtie en collectivité après l’exil. Pour toutes ces performances, un avenir se dessine sans doute en dehors du TQR.

 

 

Par Haithem Haouel